Adama
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Phéniciens, la mer était leur royaume
Bruno de Cessole, le 04-01-2008
On doit à ce peuple de marins et de commerçants l’invention de l’alphabet et la mise en place de comptoirs sur toute la Méditerranée.
C’est à Homère que l’on doit le premier regard occidental – et déjà critique – sur les Phéniciens. À Ulysse, Eumée rapporte en ces termes les circonstances de son enlèvement dans l’île de Syros : « On y vit arriver des gens de Phénicie, de ces marins rapaces, qui, dans leur noir vaisseau, ont mille camelotes. Or, une Phénicienne, de Sidon, artiste en beaux ouvrages, était à la Maison. La grande et belle fille que ces Phéniciens nous débauchèrent ! Un jour, donc, au lavoir, elle s’abandonna sous les flancs du vaisseau… »
De l’Iliade à l’Odyssée, d’autres commentaires fixent dès lors, et pour longtemps, le portrait type du Phénicien. Un navigateur hardi, quelque peu pirate sur les bords, beau parleur et même bonimenteur, courtisant volontiers les filles dans chaque port ou les enlevant pour les revendre comme esclaves, un commerçant roublard voire retors, un artisan habile, enfin, à travailler le bronze et les métaux précieux. Cette image pour le moins ambiguë, où la jalousie le dispute à l’admiration, devait perdurer jusqu’au XXe siècle. Plus ou moins consciemment, historiens et archéologues qui se sont penchés sur ce peuple du Levant semblent s’être obstinés à lui dénier une véritable personnalité, les considérant au pire comme de serviles imitateurs, au mieux comme de simples intermédiaires.
Envoyé par Napoléon III en mission au Levant, Ernest Renan y accomplit, de 1860 à 1861, une importante campagne de fouilles sur les sites d’Amrit, de Byblos, de Tyr et de Sidon. Le fruit de son travail donna lieu à un livre imposant, Mission en Phénicie, où se mêlent intuitions justes et jugements sévères. Au nombre des premières, le fait que la Phénicie n’était ni un pays ni un État unifié, mais une série de cités maritimes autonomes, au territoire restreint. Parmi les seconds, le discrédit jeté sur « un art d’imitation, un art surtout industriel, qui ne s’éleva jamais, pour les grands monuments publics, à un style à la fois élégant et durable ». La principale vertu reconnue aux Phéniciens par notre orientaliste, aux préjugés résolument prohelléniques, était le rôle d’intermédiaires, de passeurs, entre la Grèce et l’Orient. Les découvertes archéologiques effectuées depuis, surtout après la Première Guerre mondiale, lors du mandat français sur la Syrie et le Liban, puis, plus récemment par des missions allemandes, françaises et américaines, ont permis de corriger la vision un tantinet condescendante du XIXe siècle et de restituer aux Phéniciens leur pleine originalité, ainsi que leur apport à la civilisation antique.
L’aire de la civilisation phénicienne, à l’apogée de celle-ci, s’étendait sur un territoire qui correspond aujourd’hui à la bande côtière du Liban, avec une extension vers la Syrie et Israël. Entre la montagne et la mer, cet espace, où les communications étaient difficiles, fut occupé au début du IIIe millénaire av. J.-C. par un peuple sémite aux origines incertaines, auxquels les Grecs donnèrent le nom de Phéniciens, tandis que les textes bibliques les appellent Cananéens. D’abord agricole – comme l’atteste le caractère agraire de leur panthéon –, cette civilisation se développa par l’expansion maritime et commerciale. Durant plus de deux millénaires, jusqu’aux conquêtes d’Alexandre, les Phéniciens, organisés en cités souveraines, firent de la mer leur royaume, installant sur tout le pourtour de la Méditerranée et même au-delà du détroit de Gibraltar des comptoirs commerciaux prospères, sans prétendre, comme les Grecs, en faire des colonies de peuplement, à l’exception de Carthage.
Ces conquérants pacifiques, hors des razzias épisodiques destinées à alimenter les marchés aux esclaves, ne visaient qu’à prospérer par les échanges, sans nourrir d’ambitions politiques, religieuses ou culturelles, ce qui fait d’eux, toutes proportions gardées et en sacrifiant à l’anachronisme, les pionniers de la mondialisation heureuse chère à Alain Minc…
Les Phéniciens avaient-ils conscience de former un peuple distinct ? On ne sait, eux-mêmes se désignant par le nom des cités auxquelles ils appartenaient. Ces cités États, Ougarit, Byblos, Béryte, Sidon, Tyr, Arwad, gouvernées par des rois, dotées d’institutions politiques et de cultes propres, ont en commun d’avoir, presque toujours, été soumises à la domination d’un empire étranger. Égyptien d’abord, du XVe au XIIe siècle av. J.-C., assyrien ensuite, aux IXe et VIIIe siècles, puis babylonien, et, enfin, perse. À ces puissants empires les cités phéniciennes payaient un tribut, en contrepartie de quoi elles conservaient leurs institutions, leurs cultes, leurs dynasties, et la plus précieuse des libertés, à leurs yeux, celle de courir les mers et de conserver leur hégémonie commerciale.
De temps à autre, un excès de pression fiscale suscitait une révolte, généralement durement réprimée – ainsi de Tyr saccagé à trois reprises par les Assyriens entre le VIIIe et le VIIe siècles, puis par les Babyloniens au VIe siècle, et de Sidon, au VIIe siècle –, puis la vie reprenait son cours normal. L’ultime révolte, expression de la vieille rivalité entre les Phéniciens et les Grecs, fut celle de Tyr, qui résista huit mois à Alexandre le Grand avant d’être prise en – 332 et de subir la loi de la guerre : ses murailles rasées, ses habitants vendus comme esclaves.
Leur dynamisme et leur appétit de conquête, les Phéniciens les investirent avant tout dans le commerce et dans les voyages maritimes. Selon certains auteurs de l’Antiquité, leurs marins auraient franchi les Colonnes d’Hercule dès le XIIe siècle avant notre ère. En réalité, ce n’est pas avant le IXe siècle que l’on trouve trace de présence phénicienne à Chypre, en Crète, dans les îles du Dodécanèse et en Afrique du Nord, où Carthage est fondé en 814 av. J.-C. Au siècle suivant, des comptoirs sont implantés en Sicile, à Malte, en Espagne et aux Baléares, puis en Sardaigne. Il semblerait que les marins phéniciens se soient même aventurés sur les côtes d’Afrique et jusqu’en Cornouaille, à la recherche de mines d’étain à exploiter. Ces comptoirs, placés sous la protection de leurs divinités, Baal, Astarté, Melqart, étaient des escales sur les routes commerciales, des lieux de ravitaillement et d’échanges avec les populations locales. Les Phéniciens échangeaient les surplus de leur production agricole (blé, huile, vin), le bois de cèdre et la résine (très prisés par les Égyptiens et les Hébreux), mais aussi leurs produits manufacturés (bimbeloterie et camelote imitées de modèles étrangers et produites en série, mais aussi produits de luxe : orfèvrerie, sculpture sur ivoire, parfumerie, tissus, pourpre, ce colorant extrait d’un coquillage abondant sur les côtes du Levant), contre les métaux (cuivre, étain, plomb, or, argent), le papyrus, les pierres précieuses, l’encens, les épices, le coton, l’ivoire, les chevaux, les esclaves.
Cette expansion commerciale n’aurait pu être menée à bien si les Phéniciens n’avaient été d’extraordinaires marins, les premiers de l’Antiquité. Du petit cabotage, à proximité de leurs côtes, en faisant escale d’île en île, ils passèrent à la navigation au long cours, en s’orientant, la nuit, grâce aux étoiles, notamment la constellation de la Petite Ourse dite Étoile phénicienne. Les navires de transport, de plus de 20 mètres de long sur 6 de large, à la proue proéminente décorée de deux yeux, à la poupe arrondie, terminée en forme de volute ou de queue de poisson, portaient un grand mât central soutenant une voile carrée.
Un gouvernail, constitué d’une rame à pales asymétriques, fixée à gauche de la poupe, permettait de diriger le navire. La rame était réservée aux manœuvres, comme les entrées et sorties de port, aux virements de bord et à l’abordage. Plus étroits et plus longs, armés d’un éperon ou rostre, les navires de guerre portaient deux mâts et leur propulsion était assurée à la fois par la voile et par des équipes de rameurs, de 180 à 300 hommes, selon le type de navire, de la trirème à quinquérème. Cette marine de guerre forma une force d’appoint importante pour l’Empire perse, qui utilisa les rois phéniciens comme amiraux de leur flotte. Non contents de naviguer pour leurs activités commerciales, les Phéniciens accomplirent aussi des voyages d’exploration, en association avec les Hébreux, vers le pays d’Ophir, au Xe siècle, et les Égyptiens, à la fin du VIIe siècle, pour une circumnavigation de l’Afrique, expédition rapportée par Hérodote. Cette tradition maritime devait être poursuivie par les Carthaginois, issus de colons phéniciens de Tyr, et c’est à l’un de leurs marins, Hannon, que l’on doit, au Ve siècle avant notre ère, un long périple sur les côtes occidentales d’Afrique.
Ne pouvant, bien sûr, embrasser les deux millénaires et demi de l’aventure phénicienne, l’exposition de l’Ima a choisi de privilégier une période, le premier millénaire avant notre ère jusqu’au Ve siècle av. J.-C., et deux axes, les Phéniciens en Phénicie et les Phéniciens en Méditerranée, à travers une présentation de la navigation, du commerce et des diverses formes artistiques. Pour sa part, le premier thème est illustré par des témoignages et des œuvres mettant en relief les grandes cités phéniciennes, leur panthéon, leur art, et cette invention capitale, dont l’Occident est redevable aux Phéniciens, l’alphabet.
Jusqu’au XIIIe siècle avant J.-C., les peuples les plus évolués du monde antique ne disposaient que de deux systèmes d’écriture complexes, l’écriture hiéroglyphique égyptienne et l’écriture cunéiforme mésopotamienne, qui étaient toutes deux des systèmes syllabiques. Les premiers, les Phéniciens, par pragmatisme et désir de simplification, eurent l’idée de séparer les sons formant les syllabes, créant de la sorte l’alphabet phonétique. Composé de vingt-deux lettres (des consonnes), cet alphabet phénicien, qui s’écrivait de droite à gauche, fut adopté et perfectionné par les Grecs, qui le transmirent aux Romains. De sorte qu’il est l’ancêtre de tous les alphabets occidentaux. C’est à un Français du siècle des Lumières, l’abbé Barthélemy, qu’échut l’honneur de déchiffrer, le premier, le mystère de cet alphabet, à partir d’une inscription gréco-phénicienne de Malte, en 1758.
Source : http://www.valeursactuelles.com/public/valeurs-actuelles/html/fr/articles.php?article_id=1513
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